
L’explosion de la demande en intelligence artificielle rebattait déjà les cartes du marché des semi‑conducteurs. Elle s’attaque désormais à un composant longtemps considéré comme banal : la mémoire vive. Plusieurs analyses estiment que les centres de données dédiés à l’IA absorberont dès 2026 plus de 70% des puces mémoire produites. Résultat : les prix s’envolent, et les premières victimes ne seront pas seulement les PC ou les smartphones. L’industrie automobile se retrouve, elle aussi, en première ligne, avec un risque très sérieux sur les prix.
Pour un secteur qui sort à peine de la pénible pénurie de semi-conducteurs de l’ère Covid, cette alerte ressemble à un mauvais remake. Sauf qu’ici, il ne s’agit plus de microcontrôleurs, mais d’un ingrédient essentiel à la voiture connectée : la RAM qui fait tourner écrans, calculateurs et systèmes d’aide à la conduite. Sa flambée de prix risque d’impacter dès cette année le prix des voitures.
En moins de deux ans, l’essor de l’IA générative a redessiné le paysage des semi-conducteurs. Les géants du cloud (américains, chinois ou européens) investissent des dizaines de milliards dans des centres de données spécialisés, souvent décrits comme des « AI factories ». Ces infrastructures reposent sur des GPU et des accélérateurs dédiés, mais elles sont surtout voraces en mémoire.
La DRAM serveur et la mémoire à haute bande passante (HBM) sont devenues des ressources critiques pour entraîner et faire fonctionner des modèles toujours plus massifs. Les analystes d’UBS parlent d’un « risque clé » pour les industries dépendantes de la RAM, dont l’automobile. Une estimation revient fortement : en 2026, plus de 70 % de la production mondiale de mémoire haut de gamme serait captée par les data centers, qu’ils soient classiques ou spécialisés IA.
Ce basculement n’a rien d’anodin. Les fabricants réorientent leurs capacités vers les produits les plus rentables (HBM et DRAM serveur), au détriment des segments traditionnels : PC, smartphones, mais aussi composants embarqués dans les voitures. Conséquence : une tension structurelle sur l’offre. Selon UBS et Bloomberg, certaines références de DRAM ont déjà vu leurs prix doubler, et la situation pourrait durer jusqu’en 2029.
SK Hynix, acteur clé du secteur, anticipe même une pénurie persistante jusqu’à fin 2027, malgré l’annonce d’une nouvelle usine de 13 milliards de dollars dont la production ne débutera pas avant 2028.
À première vue, on pourrait croire l’automobile à l’abri. En réalité, elle est devenue l’un des clients les plus exigeants en matière de mémoire. Fin 2023, l’entreprise de puces informatiques Micron résumait cette bascule avec une formule frappante : « une voiture a aujourd’hui besoin de plus de mémoire qu’une fusée spatiale ».
Selon ses estimations, un véhicule moyen embarquait déjà près de 90 Go de mémoire en 2023. Ce chiffre grimperait à environ 278 Go dès 2026. Et certains modèles haut de gamme pourraient même flirter avec 2 To de mémoire embarquée à l’horizon 2030.
En clair : la voiture est devenue un ordinateur sur roues. Les calculateurs se comptent par dizaines (entre 50 et 150 microcontrôleurs selon les architectures), et chacun a besoin de sa propre RAM pour gérer les données temporaires des logiciels embarqués.
L’info-divertissement a lui aussi changé de dimension. Là où 1 ou 2 Go de RAM suffisaient encore récemment, les plateformes actuelles montent à 4 ou 8 Go de LPDDR4, voire davantage. Certains constructeurs chinois comme BYD ou NIO intègrent jusqu’à 16 Go de LPDDR5 pour piloter écrans, assistants vocaux et interfaces connectées. Ford, avec son système SYNC 5 basé sur un SoC Qualcomm, s’appuie également sur 16 Go de RAM.
Ce sont toutefois les systèmes avancés d’aide à la conduite (ADAS) qui tirent le plus fortement la demande. Caméras haute définition, radars, lidars et capteurs ultrasons produisent des flux massifs de données, à traiter en temps réel. Pour tenir la cadence, les calculateurs ADAS s’appuient sur des mémoires à large bande passante, proches de celles utilisées dans les serveurs.
Samsung a déjà développé des modules spécifiques pour ce marché. Tesla, de son côté, équipe son Autopilot Hardware 4 de 16 Go de RAM. L’automobile n’est donc pas un consommateur marginal : elle suit une trajectoire de demande comparable à celle des data centers, avec des exigences croissantes en performances et en volumes.
Cette dépendance croissante à la mémoire arrive au pire moment pour les constructeurs. Entre 2020 et 2023, la pénurie de semi‑conducteurs (microcontrôleurs, capteurs, puces de gestion d’énergie) a paralysé des usines entières, provoquant retards de production, véhicules livrés sans certaines options, voire arrêt complet de chaînes d’assemblage. Alors que cet épisode commençait à s’estomper, les alertes sur la mémoire se multiplient.
Une note d’UBS estime que la pénurie de puces mémoire pourrait devenir « un problème majeur pour la chaîne d’approvisionnement automobile » à partir du deuxième trimestre 2026. Les hausses de prix pourraient dépasser les 100%, un niveau que certains constructeurs reconnaissent déjà subir, selon des sources citées par Bloomberg.
Sur un véhicule, le coût direct de la mémoire embarquée est évalué entre 25 et 150 euros par unité. Pris isolément, cela peut sembler limité face au prix final d’une voiture. Mais à l’échelle de centaines de milliers, voire de millions d’exemplaires, l’impact sur les marges devient vite considérable, surtout dans un secteur où chaque point de rentabilité se bat au couteau.
Les constructeurs les plus exposés sont logiquement ceux qui misent le plus sur l’électronique embarquée : Tesla, Rivian, Xiaomi, mais aussi Volkswagen ou Renault. À l’inverse, les marques qui conservent une forte part de modèles thermiques pourraient être temporairement moins touchées.
Matthew Beecham, analyste chez S&P Global Mobility, prévient que les constructeurs ont « très peu de temps » pour repenser leurs architectures électroniques et sécuriser leurs approvisionnements. Il évoque des perturbations possibles dès 2026-2027, et n’exclut pas un scénario de « chaos » en 2028, lorsque de nombreux acteurs devront abandonner d’anciennes générations de puces au profit de solutions encore plus gourmandes en mémoire.
La bataille autour de la mémoire vive ne se limite plus aux PC des gamers : elle devient un sujet industriel majeur, qui pourrait peser directement sur le coût et la disponibilité des voitures de demain. À mesure que l’IA accélère, la question n’est plus seulement de savoir qui aura les meilleures puces, mais qui pourra garantir les bonnes quantités de mémoire au bon prix. Les prochaines années diront si l’automobile réussit à s’adapter… ou si la RAM devient le nouveau goulot d’étranglement de la mobilité connectée.
Plus de 70 % de la production mondiale de mémoire haut de gamme pourrait être captée par les data centers en 2026.
Près de 90 Go de mémoire étaient embarqués dans un véhicule moyen en 2023.
Le coût direct de la mémoire embarquée par véhicule est évalué entre 25 et 150 euros par unité.

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