Traverser en dehors d’un passage piéton paraît aujourd’hui évident : « le piéton est en tort ». Pourtant, cette idée ne s’est pas imposée naturellement. Au début du XXe siècle, aux États-Unis, l’industrie automobile a activement travaillé à redéfinir les règles de la rue à son avantage, en pointant du doigt les piétons. Derrière un mot devenu célèbre, c’est toute une vision de l’espace public qui s’est construite — et qui continue d’influencer nos usages.
Au début du XXe siècle, aux États-Unis, la rue n’est pas un espace réservé à l’automobile. C’est un lieu de vie partagé où piétons, cyclistes, tramways et attelages cohabitent sans hiérarchie stricte. Traverser où l’on veut ne pose pas de problème particulier : la rue appartient à tout le monde. Pas de chaos pour autant : chacun compose avec les autres usagers.
Mais l’arrivée massive de l’automobile casse cet équilibre. Plus rapides, plus lourdes, plus dangereuses, les voitures contribuent à une hausse brutale des accidents. Au départ, l’opinion publique pointe clairement les automobilistes comme responsables. À New York ou Chicago, des journaux dénoncent des conducteurs imprudents dans un espace qui n’était pas conçu pour eux.
Face à cette défiance, les acteurs liés à l’automobile s’organisent : des constructeurs, des clubs automobiles, des assureurs et des autorités locales cherchent progressivement à déplacer la responsabilité des accidents — jusqu’à l’inverser. L’enjeu est double : protéger l’image de la voiture et faciliter son développement dans les villes.
Dans les années 1920, des campagnes de communication encouragent un nouvel ordre de circulation. La rue n’est plus un espace libre : elle devient un espace organisé, où chaque usager doit respecter des règles précises. Ce basculement prépare une transformation plus profonde : faire du piéton celui qui perturbe la circulation, et non plus l’automobile.
C’est dans ce contexte que le terme « jaywalking » s’impose. Dans l’argot américain du début du XXe siècle, « jay » désigne un naïf, presque un « plouc » : quelqu’un qui ne comprend pas les codes de la ville. Le mot sert d’abord à moquer des conducteurs maladroits (« jay drivers »), puis vient se coller aux piétons.
Et là, le glissement est décisif : traverser en dehors des zones prévues n’est plus présenté comme un usage ordinaire de la rue, mais comme une faute. Dès 1925, Los Angeles adopte une réglementation spécifique contre le « jaywalking », ensuite reprise dans de nombreuses villes américaines. Ces règles existent encore : dans plusieurs villes, traverser hors passage peut entraîner une amende, parfois élevée.
En parallèle, la norme reste discutée et peut évoluer. Certains États reviennent partiellement en arrière : la Californie a dépénalisé les traversées « sans danger immédiat » avec le « Freedom to Walk Act ». New York a aussi légalisé le « jaywalking ». Autrement dit, ce qui a été construit peut aussi être déconstruit.
En France, le terme « jaywalking » n’existe pas, mais l’encadrement du piéton est bien réel. Le Code de la route impose d’utiliser un passage piéton lorsqu’il se situe à moins de 50 mètres, sous peine d’infraction (article R412-37). La traversée doit aussi s’effectuer perpendiculairement à la chaussée et, lorsque la signalisation l’impose, uniquement au feu vert (articles R412-38 et R412-39).
Ces règles s’inscrivent dans un Code de la route dont les premières bases remontent aux années 1920, puis ont été renforcées au fil de la montée en puissance de l’automobile. Cela ne signifie pas que la liberté de traverser a disparu, mais qu’elle est strictement encadrée. Hors passage protégé, le piéton doit s’adapter au flux automobile, évaluer la vitesse des véhicules et choisir son moment. Sans reprendre le vocabulaire américain, on retrouve une logique comparable : structurer la rue pour fluidifier la circulation.
Dans les faits, les sanctions restent limitées (amende forfaitaire de 11 €) et rarement appliquées. Le conducteur, lui, demeure fortement responsabilisé, notamment face à un piéton engagé ou manifestant son intention de traverser.
En France, même lorsqu’un piéton traverse au rouge (et c’est une infraction), il reste largement protégé en cas d’accident. La loi Badinter de 1985 impose l’indemnisation des victimes non conductrices, sauf faute inexcusable — une notion rarement retenue.
Aux États-Unis, il n’existe pas d’équivalent à cette loi : la logique est différente. Traverser au rouge peut engager directement la responsabilité du piéton et réduire, voire annuler son indemnisation. Là où la France protège la victime, le droit américain arbitre surtout entre les fautes, avec une responsabilité appréciée au cas par cas selon le droit civil de chaque État.
Au-delà des textes, une norme implicite s’est installée : traverser « en dehors des clous » est souvent perçu comme une prise de risque, voire comme une faute. Un siècle plus tard, cette transformation continue d’influencer la manière dont la rue est pensée.
Dans de nombreuses villes, l’aménagement reste prioritairement orienté vers la fluidité automobile : carrefours conçus pour maintenir le flux plutôt que pour faciliter les traversées piétonnes. Mais ce modèle est de plus en plus contesté : zones 30, piétonnisation de centres-villes, réduction de la place de la voiture… Certaines politiques urbaines cherchent à rééquilibrer les usages. À Paris, Lyon ou Nantes, les espaces dédiés aux piétons se multiplient.
Ces évolutions restent toutefois prises dans un héritage déjà bien ancré. Même sans employer le terme, la logique du « jaywalking » continue de structurer notre perception de la rue : un espace où le piéton doit encore, souvent, justifier sa place.
Ce qui ressemble à une « évidence » — traverser au bon endroit, au bon moment — est aussi le résultat d’une histoire, de campagnes d’opinion et de choix d’aménagement. La rue peut changer : les règles, comme les réflexes collectifs, bougent quand on redécide à qui appartient l’espace public. Et si la ville de demain redevenait un endroit où marcher n’a plus besoin d’être défendu ?
Le « jaywalking » désigne le fait de traverser en dehors des zones prévues, présenté comme une faute dans le récit qui s’est imposé avec la montée de l’automobile.
Le Code de la route impose d’utiliser un passage piéton lorsqu’il se situe à moins de 50 mètres, sous peine d’infraction (article R412-37).
L’amende forfaitaire mentionnée est de 11 € et elle est rarement appliquée.

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